Footofeminin.fr

Bleues – Analyse FRANCE - SUISSE : un 3-4-3 encore très perfectible

Daniel Marques

Vainqueurs de la Suisse samedi en amical (2-0), les Bleues ont profité de cette opposition pour expérimenter un autre système de jeu : le 3-4-3. Zoom sur les aspects positifs et les limites de cet essai.

Longtemps ces dernières années, aussi bien avant que pendant l’ère de Corinne Diacre, la France est restée cantonner à deux systèmes de jeu lorsqu’il fallait aborder ses matchs. Le 4-2-3-1 d’un côté, qui a pendant longtemps posé le problème de la numéro 10 dans une équipe orpheline d’une Louisa Cadamuro partie à la retraite, et de l’autre le plus conventionnel 4-3-3.

Mais sur le terrain de Metz, les Bleues sont apparues sous un 3-4-3 quasi inédit, ce dernier n’ayant été entrevu jusque-là qu’une seule fois sous Diacre : en novembre 2018 face au Brésil. Un nouveau système et une nouvelle animation qui a amené son lot de points positifs mais aussi son lot d’erreurs à corriger.

Une animation offensive à travailler
Le 3-4-3 français dans sa forme la plus haute, avec les deux arrières au niveau de la ligne offensive formant presque un 3-2-5.
Le 3-4-3 français dans sa forme la plus haute, avec les deux arrières au niveau de la ligne offensive formant presque un 3-2-5.
Commençons tout d’abord par l’aspect offensif. Dans cette phase, les arrières placées dans la ligne de 4 (Torrent et De Almeida) participent à l’attaque et viennent aider la ligne de trois déjà présente devant. Grâce à cet apport sur les ailes qui permet d’étirer le bloc, les ailières (Majri et Cascarino) se retrouvent plus libres de leurs mouvements. Face à la Suisse, les deux lyonnaises ont notamment profité de cette liberté pour naviguer dans les half-spaces*, Diani fixant la majorité du temps la défense centrale adverse.

Les milieux (Bilbault et Geyoro) cherchent elles l’équilibre attaque-défense, l’une restant souvent en retrait devant la ligne défensive pendant que l’autre multiplie les montées et descentes du terrain. Enfin en défense, une joueuse reste un peu plus en retrait (Tounkara ici) pendant que les deux autres centrales sont chargées de la relance (Renard et Torrent).

Les tentatives des Bleues sur les ailes ont souvent débouché sur une impasse.
Les tentatives des Bleues sur les ailes ont souvent débouché sur une impasse.
Pour attaquer, les Françaises sont énormément passées par les ailes durant toute la rencontre, utilisant bien souvent les dédoublements et une-deux entre l’ailière et l’arrière latérale pour s’échapper et centrer. Quand cela était possible, le jeu en triangle était aussi recherché entre l’ailière, l’arrière latérale et la défenseure centrale chargée de la relance (Torrent-De Almeida-Cascarino par exemple).

Toutefois, cette surexploitation des ailes couplée à une mauvaise coordination des appels et un faible apport du milieu de terrain dans la construction a rendu stérile une grande partie des attaques des Bleues. Dans l’exemple ci-dessous, De Almeida est trouvée dans le couloir tout de suite fermé par Aigbogun (image 1). Elle remet en retrait vers Torrent pendant que Cascarino se rapproche pour offrir une solution (image 2). Cette dernière est trouvée mais la Suisse quadrille bien la zone et ne laisse aucune solution pour avancer (image 3). Résultat, l’ailière doit rejouer vers l’arrière, aucune joueuse n’étant venue dans la zone libre en haut et Diani n’ayant dézoné dans aucun des espaces libres, celle-ci continuant de fixer l’axe central adverse (image 4).

Une construction bien aboutie de la France. Elles ont été plus fréquentes dans la dernière demi-heure après les changements.
Une construction bien aboutie de la France. Elles ont été plus fréquentes dans la dernière demi-heure après les changements.
En prime, le travail autour des appels de balles devant a souvent semblé perfectible. En effet, plutôt que de chercher le jeu en triangle, Cascarino et Majri ont, notamment dans le premier acte, multiplier les appels en profondeurs, tout comme Diani voire même sur certaines actions les arrières latérales. 5 appels dans le même sens laissant peu de solutions de construction et obligeant la France à jouer long pour peu de résultats, qui plus est face au bloc compact des Suissesses.

Autre petit bémol de cette animation offensive : les deux défenseures centrales chargées de remonter le ballon (Renard et Torrent) ainsi que le milieu de terrain n’ont que trop peu tenté de casser le premier rideau suisse en une passe. Et ce afin de trouver potentiellement Majri ou Cascarino entre les lignes pour derrière tenter de faire exploser le bloc ou combiner. Les Bleues ont même globalement assez peu cherché à perturber l’espace entre les deux lignes suisses durant une grande partie de la rencontre.

Il y a toutefois eu durant le match des exemples réussis de bonnes coordinations d’appels devant et de jeu en triangle, notamment après les premiers changements. Sur l’exemple ci-dessous, on démarre de nouveau à droite avec cette fois Périsset qui est trouvée pendant que Cascarino se rapproche, cette dernière via son appel libérant l’espace dans son dos pour Geyoro (image 1). L’ailière est servie et rejoue derrière pour Torrent qui peut remettre vers Geyoro désormais seule. Dans le même temps, Cascarino effectue un nouvel appel croisé entre les deux joueuses suisses et peut être de nouveau servie dans l’espace libre (image 2).

Suivie de près par deux joueuses, l’attaquante a alors deux solutions. Périsset continue son appel dans la profondeur pour attirer Rinast au large pendant que Matéo court elle vers l’intérieur et amène la défenseure centrale avec elle. Geyoro continue son effort et se dirige vers l’espace qui se libère (image 3). Matéo est servie et remet en une touche vers Geyoro restée seule dans l’axe. La milieu peut à nouveau attaquer l’espace libre et frapper au but (image 4).

Un bloc défensif plus solide… et attentiste
Le 5-4-1 en place en phase défensive. L’espace entre les lignes est moins réduit que dans le 4-4-2 suisse vu plus haut.
Le 5-4-1 en place en phase défensive. L’espace entre les lignes est moins réduit que dans le 4-4-2 suisse vu plus haut.
En phase défensive, le 3-4-3 a permis à la France de faire des transitions rapides vers un 5-4-1. De Almeida et Karchaoui redescendent à la hauteur des trois centrales pendant que Majri et Cascarino viennent au niveau du milieu, le tout donnant une impression de bloc assez dense.

Le contre-pressing bien enclenché à la perte du ballon
Le contre-pressing bien enclenché à la perte du ballon
Pour défendre, les joueuses de Corinne Diacre ont utilisé tout d’abord le contre-pressing. Favorisé par la position haute du trio d’attaque et des deux arrières latérales, ce dernier est en effet exécuté dès la perte du ballon quand cela est possible. Il a permis notamment aux Bleues de se procurer l’un de leurs rares tirs cadrés en première période.

Sur l’action ci-dessous, il est enclenché dès l’interception par Bühler de la mauvaise passe française, avec Diani qui vient resserrer pendant que Karchaoui se rapproche de Marti (image 1). L’arrière suisse, sous pression, remet vers Xhemaili qui voit Majri arriver dans son dos pendant que Karchaoui poursuit son effort (image 2). La milieu adverse est dépassée par les deux françaises et voit les deux solutions les plus proches pour la soutenir être bloquées (image 3). Majri peut s’emparer du ballon et accélérer, un décalage étant créé entre Bühler et Marti pour Karchaoui dans la surface (image 4).

La défense française peut vite se retrouver exposée en cas de perte haute.
La défense française peut vite se retrouver exposée en cas de perte haute.
Ce contre-pressing n’a toutefois été utilisé durant la rencontre que dès les premières secondes suivant la perte de la balle et quand la situation était favorable à sa récupération. Le reste du temps, le bloc français s’est montré plus attentiste qu’à son habitude, ne cherchant pas à presser haut une fois formé. Preuve de cette position plus basse à la récupération : l’équipe de France n’avait plus récupéré aussi peu de ballon dans la moitié de terrain adverse depuis près de trois ans (12 seulement).

Sous l’ère Corinne Diacre c’est même l’un des totaux les plus faibles, 11 récupérations restant le pire chiffre dans ce registre, ce dernier s’étant produit à trois reprises (contre l’Angleterre et la Suède en 2017 et le Canada en 2018). Cette posture défensive a permis aux Bleues de rester hermétique mais elle n’a pas été sans risque.

Car si la position haute de Karchaoui et De Almeida peut aider à presser dès la perte du ballon, la ligne défensive de trois joueuses peut à l’inverse vite se retrouver exposée en contre si elle est mal protégée. Dans l’exemple, Reuteler récupère le ballon sur l’aile alors que le bloc français est encore en phase offensive. Elle fixe Renard avec l’aide de Bachmann, les deux joueuses croisant leurs courses. Le milieu de terrain des locales est lui passé (image 1). Grâce à l’alignement imparfait des Bleues, Bachmann peut être servie en profondeur sans être hors-jeu (image 2).

L’attaquante se retrouve alors en possession du ballon dans le dos de la défense des Bleues (image 3). Toutefois, ces dernières parviennent à fermer les solutions, Bilbault ayant bien suivi la course de Sow depuis le début de l’action et la vitesse de la défense permettant de reprendre Bachmann aux abords de la surface. La position de Geyoro en prime ferme l’éventuelle ligne de passe en retrait (image 4).

L’espace entre les lignes parfaitement exploité pour s’ouvrir un espace dans le dos de la défense des Bleues.
L’espace entre les lignes parfaitement exploité pour s’ouvrir un espace dans le dos de la défense des Bleues.
Les Bleues ont plutôt bien géré ce problème potentiel durant le match, allant jusqu’à couper les tentatives de passes directes dans le dos tentées plein axe par Bühler depuis la défense suisse. Elles ont même eu la chance de voir une autre faiblesse de cette animation être peu exploitée par les Suissesses.

En effet, en possession basse, c’est-à-dire aux abords de leur surface, les Françaises pouvaient facilement être mises en difficulté au moment de repartir. Les circuits de relance étaient bien souvent trop lisibles et pas assez travaillés et variés. Quand la Suisse a contre-pressé, cela a forcé les coéquipières de Renard à balancer devant pour relancer faute de pouvoir trouver une solution.

Les joueuses de Nils Nielsen ont à l’inverse beaucoup plus exploité l’espace entre les lignes du 5-4-1 pour percer le rideau défensif. Dans l’action ci-dessous, Mäendly est totalement libre au milieu et peut être servie par Aigbogun (image 1). Bilbault et Geyoro sortent au pressing mais Sow se défait de De Almeida et peut être servie (image 2). L’ailière emmène la Française vers l’axe, ouvrant l’espace sur l’aile pour Reuteler qui appelle le ballon. Saw remet vers Mäendly qui en une touche envoie vers Reuteler en profondeur (image 3). Cette dernière se retrouve avec le ballon dans le dos de la défense des Bleues (image 4).

Un système, des entrées et des interrogations
Dans l’ensemble, la prestation française face à la Suisse fut loin d’être mauvaise. Mais elle laisse la sensation d’une animation encore mal maîtrisée, notamment offensivement. Le 3-4-3 n’est d’ailleurs potentiellement pas à jeter. Les entrées en jeu dans la dernière demi-heure ont montré tout le potentiel de cette nouvelle option si les circuits offensifs et les ententes venaient à être encore mieux travaillées.

Les liaisons Baltimore-Morroni et Périsset-Matéo ont en effet semblé mieux fonctionner sur les ailes, offrant plus de possibilités et d’appels offensivement. De même, avec l’entrée de Toletti venue se positionner devant la défense mais aussi capable de se projeter, Geyoro a pu jouer encore plus librement dans un rôle de box-to-box qui semble lui convenir pleinement.

Une pleine maîtrise de l’animation de ce système permettrait à la France de disposer d’une alternative supplémentaire pour faire face à certains adversaires en plus de laisser la liberté créative à ses ailières, poste où Corinne Diacre peut compter sur un vivier de qualité. Mais ce mardi, la sélectionneur pourrait également tester un autre système comme elle l’a laissé entendre en conférence de presse. Encore une autre option pour une équipe de France qui semble avoir besoin de se réinventer.

Les statistiques de cet article sont fournies par notre partenaire InStat Football : https://instatsport.com

*Half-space, soit le demi-espace. Si on divise le terrain de manière égale en cinq dans la longueur, ce sont les deux bandes situées entre les ailes et l’axe. Une position où se placent souvent les joueuses en football, permettant par exemple de jouer en appui avec une coéquipière qui serait dans l’axe.


Commentaires (0)
Nouveau commentaire :