Footofeminin.fr

Bleues - Kenza DALI : « Je voulais taper dans mes limites »

Vincent Roussel

Après avoir manqué la coupe du monde sur blessure, Kenza Dali enchaîne les convocations avec les Bleues. A nouveau du groupe pour affronter la Serbie, contre qui elle s’attend à un match compliqué, celle qui a écumé les pelouses de D1 féminine pendant 10 ans raconte aussi son changement de quotidien, elle qui est partie à West Ham, en Angleterre, cet été.

Tu es de toutes les listes de Corinne Diacre depuis que tu as manqué la coupe du monde cet été, à la suite d’un accident domestique. Comment tu as vécu cette compétition depuis l’extérieur ?
Oui j’ai fait tomber une centrale vapeur, les grosses machines de pressing qu’on utilise pour repasser, sur mon pied… Ca fait super mal, c’est quand on se casse l’orteil qu’on se rend compte de son importance (rires). Ça a été difficile de vivre cette coupe du monde de loin, du moins lors des premiers temps. Je me suis toujours sentie comme une chanceuse, donc nous je ne m’apitoyais pas sur mon sort, en disant que le destin ne voulait pas de moi. Mais c’est difficile, je suis une compétitrice. Et surtout ce n’est pas comme si je n’avais pas fait partie du groupe restreint tout au long de l’année, j’avais participé aux matches de l’équipe de France avant la compétition, donc c’était encore plus dur. Mais quand, comme moi, on a la chance d’être bien entourée, c’est plus facile.

Qu’est-ce qu’il a manqué à l’Equipe de France selon toi lors de cette compétition ?
Si je le savais… (sourire) Un brin de réussite ! Honnêtement, quand vous revoyez le match, elles (les Américaines, qui ont battu la France en quart de finale, NDLR) ont plus de réussite. Dans mon équipe de West Ham, j’ai onze nations différentes, et pour chacune d’entre elles l’équipe de France c’est très fort, l’une des meilleures équipes du monde. On la provoque, c’est sûr, mais la réussite est essentielle, et on ne l’a pas eu sur ce match-là.

"Ce sera un match tout aussi compliqué que face au Kazakhstan"
Il y a eu trois départs et trois arrivées de Clairefontaine ce lundi (Solène Durand, Kadidiatou Diani et Amandine Henry ont cédé leurs places à Laetitia Philippe, Louise Fleury et Léa Khelifi, NDLR), ça ne chamboule pas trop le groupe tous ces va-et-vient ?
Non, parce que c’est des filles qu’on connaît. Il y en a deux sur trois qui ont déjà participé à la vie de l’Equipe de France, donc ça ne chamboule pas le groupe. Après c’est vrai que ce sont des pertes importantes, comme par exemple la capitaine. C’est (Henry) une super joueuse, une personne importante pour le groupe, mais il y en a d’autres qui prennent le relais. Moi ? Non, je pensais à Wendie (Renard), Eugénie (Le Sommer), Griedge (M’Bock), Sarah (Bouhaddi)… C’est une période compliquée novembre, du point de vue physique, surtout après une grosse compétition. Même en club il y a pas mal de blessures. A cette époque-là l’an passée c’était Eugénie et moi qui avions déclaré forfait, avant le match contre le Brésil. Après on a vu que face au Kazakhstan ou à l’Islande, les joueuses qui ont remplacé Amandine ont fait le travail.

Justement, vous vous attendez à une rencontre plus difficile face à la Serbie du fait de ce petit creux au niveau physique ?
Elles doivent aussi être moins fraîches physiquement, c’est quelque chose qui touche toutes les sélections je pense. En club en tout cas je le vois, tout le monde a un petit coup de mou. Les premières fraîcheurs, tout ça… Elles l’auront aussi je pense. Et puis vous savez de toute façon quand vous portez le maillot de l’Equipe de France vous ne le ressentez pas trop ce coup de mou. Quand vous êtes sur un match où il y a du monde, qui n’est pas amical, vous oubliez tout ça. Ce sera un match tout aussi compliqué que face au Kazakhstan. Ce groupe n’est pas facile. Peut-être que sur le papier on peut se dire que l’on est largement au-dessus, mais on le voit avec les garçons, ce n’est jamais facile, on ne sait jamais comment le match va se dérouler, comme l’équipe adverse va jouer… Je ne m’attends pas à un match tranquille. De toute façon, je n’ai jamais connu un match facile, même quand on gagne 8-0 face au Cameroun, parce que vous avez une pression supplémentaire quand vous portez le maillot, donc ce n’est jamais simple. De l’extérieur ça peut paraître facile, mais de l’intérieur, je vous assure que ça ne l’est pas.

Tu t’es engagée pour une saison à West Ham cet été, ton sixième club en carrière. Pourquoi être partie à l’étranger maintenant ?
Parce que je pensais avoir fait le tour. J’ai joué à Paris, à Lyon, les deux meilleures équipes actuelles. J’ai connu le très haut niveau, que ce soit en jouant le titre ou en jouant le maintien. Donc je me disais que je n’avais plus grand-chose à gagner personnellement en restant en France. C’était le moment parfait pour partir.

"C’est deux heures et demies d’entraînement"
Bleues - Kenza DALI : « Je voulais taper dans mes limites »
Comment est la première division anglaise, par rapport à la D1 tricolore ?
Au niveau collectif, c’est plus homogène, c’est très compliqué de gagner un match le week-end, que vous jouiez Arsenal, Chelsea ou Brighton. Je ne dis pas qu’en France on a des matches faciles mais il y a des matches plus abordables. Et d’un point de vue individuel, mon GPS il affiche tous les week-ends 12 kilomètres (rires) ! La différence pour moi c’est que je cavale ! Je suis exténuée. En plus la semaine est dure ! C’est deux heures et demies d’entraînement ! Pour eux on ne fait pas 1h30, c’est 2h15 quand c’est « light ». C’est ce que je recherchais aussi, je voulais taper dans mes limites physiques et psychologiques aussi. Le but, c’était de se faire mal, tout le temps. Et c’est le cas pour tout. S’entraîner sur des plaines avec du vent et de la pluie toute la semaine, aussi longtemps…

Il ne fait pas forcément meilleur à Paris !
Franchement, c’est différent. Là depuis le mois d’octobre, c’est passé à un autre niveau, et puis les Anglais ils ne lâchent rien, ce sont des durs à cuire, ils sont durs dans les coups, résistants au froid… Mais c’est ce que je voulais encore une fois, me pousser dans mes retranchements, ne pas être dans le confort, sur le terrain mais aussi dans la vie, avec la langue. J’avais des bonnes bases en anglais, j’étais bien dans mes études, mais quand vous pensez avoir des bases et que vous arrivez là-bas, vous vous dites ‘mais en fait je suis vraiment nulle’. Après vous progressez vite, c’est l’avantage de ne pas avoir de Francophones dans l’équipe, on est obligé de comprendre. Je voulais me pousser dans quelque chose que je ne connais pas, et je ne le regrette pas, c’est une super expérience.

Tu as connu Paris, Lyon, désormais tu découvres Londres. Tu t’y fais facilement ?

Moi je suis une amoureuse de Paris, pour plein de raisons, mais Londres c’est quelque chose… C’est très grand, très beau, et super diversifié. C’est incroyable ! Je suis choquée par le nombre de personnes différentes qu’il y a au mètre carré (sourire). C’est une ville qui représente le monde. Déjà qu’en France on est pas mal, mais les Anglais à Londres, c’est encore un niveau au-dessus. C’est multiculturel et c’est magnifique.

"On a la sensation d’appartenir à quelque chose"
Le vestiaire de West Ham est lui aussi multiculturel, comment se passe ton intégration ?
Dans le onze de départ je crois qu’on a qu’une Anglaise, quand je regarde la composition, parfois j’hallucine ! Cette diversité rend l’intégration plus facile. Les filles m’ont si bien accueillie que j’avais l’impression que ça faisait trois ans que j’étais là-bas ! Les gens sont très ouverts, dans l’entraide, même sur des choses bateau que ce soit l’installation, le déménagement, le compte en banque, prendre sa carte de transports… Ils font tout pour que tu sois super bien. (Elle nous montre sa main) Là j’ai une bague, c’est la bague de West Ham, qu’ils nous offrent en cadeau d’arrivée, une façon de dire ‘bienvenue dans la famille !’. J’ai un coach très compréhensif, qui a voyagé lui aussi et comprend les complications que peuvent engendrer l’éloignement. C’est donc une intégration très facile, alors que je m’attendais à quelque chose de dur.

Et niveau ambiance, dans les tribunes ? Ta cote d’amour a dû monter en flèche après ton but face à Tottenham (Dali avait inscrit un coup franc direct à la dernière minute pour arracher l’égalisation, NDLR)…
(Rires) Oui, j’ai même ma photo à London Stadium ! J’ai vu une photo devant, je me suis dit « mais c’est moi ça ! », j’étais très étonnée, mais c’est les Anglais, ils sont comme ça ! C’est un peu une fratrie. On a la sensation d’appartenir à quelque chose. C’est West Ham, West Ham West Ham ; Irons Irons Irons (l’un des surnoms de ceux qu’on appelle aussi les ‘Hammers’, NDLR)… C’est exactement ce qu’on voit quand on regarde les reportages sur Manchester United, il y a toute une culture derrière. A partir du moment où tu bosses, où tu mouille le maillot, même si tu es moins bien techniquement ou quoi, ils t’adorent, parce que tu donnes tout. Ce sont des passionnés de foot, les garçons jouent le samedi, les filles le dimanche, donc ils se font un week-end foot, et ils kiffent. Même chez les filles on ressent qu’ils n’ont pas envie de perdre contre Chelsea, Tottenham, il n’y a pas de petites ou de grosses équipes, donc c’est génial.

Tu es une fan de Premier League ?
Je suis une fan de foot, donc forcément j’adore ce championnat, je regarde beaucoup les matches, et depuis que je suis à Londres j’en profite pour aller au stade. En plus on peut aller à Tottenham, West Ham, Arsenal, Chelsea… On a le choix ! Les filles de West Ham qui n’ont pas été en sélection sont par exemple allées voir le match entre Chelsea et l’Ajax Amsterdam en Ligue des champions masculine cette semaine (4-4). Je suivais déjà beaucoup ce championnat, mais le voir en vrai c’est top.

"Ce qui me choque, c’est que c’est hyper carré."
Bleues - Kenza DALI : « Je voulais taper dans mes limites »
Tu l’as mentionné tout à l’heure, ton entraîneur, Matt Beard est quelqu’un d’expérimenté, qui a travaillé aux Etats-Unis ou à Chelsea. Quel genre de coach est-il ?
C’est un entraîneur qui est sur les détails, avec un gros esprit de compétition. Qu’importe l’équipe qu’on joue, il sera toujours dans la compét’ ! Ce qui me choque, c’est que c’est hyper carré. C’est-à-dire que tous les entraînements sont filmés, le soir il y a une application pour voir ton entraînement et te corriger. On a des clips individuels de matches, on a plein de statistiques, notamment sur le nombre de courses qu’on a fait, en entraînement ou en match, l’intensité des courses… C’est d’une précision extrême. Et sur les deux heures et demies d’entraînement qu’on a, il a sa feuille, où tous les exercices sont déjà notés et organisés à la minute près. Ce qui m’a plu chez lui également c’est qu’il a une culture de la possession. Il déteste les longs ballons, il faut le souligner pour un Anglais (sourire). Il déteste qu’on ne ressorte pas le ballon depuis derrière. Et en match, à la mi-temps, le mot ‘fuck’ il le sort presque tout le temps, ça m’avais choqué ! Mais c’est aussi quelqu’un de très ouvert, très à l’écoute. On peut lui dire quelque chose et en regardant la vidéo il dire ‘tu as raison’. C’est rare chez un coach.

C’est aussi un entraîneur qui marche à l’affect…
Il est très proche de ses joueuses, quand on arrive le matin il nous fait un câlin, un bisou, il t’appelle ‘darling’… C’est un papa ! Par contre, une fois que ça commence, il est à fond pendant tout l’entraînement, il est très actif sur le bord du terrain, on n’entend que lui, il est connu pour ça. C’est rare de trouver cette balance chez un entraîneur. Comme il a des filles du monde entier, il est obligé d’être comme ça pour qu’elles se sentent bien, pour former une sorte de famille au club. Par contre, sur le terrain, il oublie tout et il envoie du lourd. Il a tout mis en place pour que je me sente très bien. Il me dit tout le temps : ‘Kenza, express yourself’ (exprime-toi), tout le temps ! Ça c’est génial, on a de supers relations en dehors ou sur le terrain, on a la même philosophie de jeu. On a été en alchimie immédiatement, même ma famille l’adore. C’est le genre de coach, même s’il n’a vu mon neveu qu’une fois, il me demande tout le temps comment il va ! C’est important d’avoir cette proximité avec lui, même s’il n’hésitera pas à te rentrer dedans. Il n’a pas cette proximité qu’avec une joueuse en plus, il l’a avec les 23, et ça donne d’autant plus envie de se donner à fond sur le terrain.

"il y a une communication autour de ce championnat qu’on n’a pas en France"
En revanche, tu arrives à maîtriser son accent ?
C’est l’accent londonien… Ils appellent ça le cockney (un accent working class propre à l'est de Londres, NDLR). Les trois premières semaines, je demandais aux Américaines de me traduire ce qu’il disait. Même certaines Anglaises, parfois, elles sont comme ça (elles ouvrent grand les yeux) ! C’est un Ch’ti de l’Angleterre (rires), j’ai connu les Ch’tis et je vous promets que c’est vrai. Ce qui est bien c’est que je travaille ma concentration lors des causeries, je suis obligée de suivre attentivement. Mais bon, depuis un mois, c’est plus facile, j’ai réussi à m’adapter à son accent et du coup je le comprends bien.

A terme, tu penses que le championnat anglais peut dépasser la D1 féminine ?
En termes d’infrastructures il n’y a pas mieux, tous les week-ends on joue sur des billards. Pour eux c’est une honte d’accueillir un adversaire sur une pelouse qui n’est pas parfaite. En termes d’infrastructures, même à Lyon, où c’est génial, là c’est au moins aussi bien. Sauf qu’en France on n’a pas d’aussi bons terrains. En termes de compétitivité, c’est déjà devant selon moi. Et puis il y a une communication autour de ce championnat qu’on n’a pas en France. Sur les réseaux sociaux, ils sont super forts. En plus ils en profitent, ils sont sur la campagne de l’Euro (que l’Angleterre organisera en 2021), donc ils font jouer les filles dans des grands stades, il y a une application qui a été mise en place pour voir les matches partout dans le monde, je sais que ma famille suit les matches grâce à ça et ça marche très bien. Il y a une grosse communication qui permet d’avoir du monde dans les stades. C’est toujours agréable, c’est le kiff de jouer devant 25 000 personnes comme on a pu le faire lors du match contre Tottenham au London Stadium.

A Clairefontaine,
Vincent Roussel
Photos : FFF, West Ham United

SA FICHE
>>


Commentaires (0)
Nouveau commentaire :